Face à la dictature de l’urgence, de plus en plus de Français décident de lever le pied, de changer de rythme. Temps de pause, temps de  sieste, temps pour faire la cuisine et laisser mitonner, mais aussi du temps pour l’éducation des enfants, pour recycler plutôt que jeter, du temps pour consommer moins mais mieux : la tendance est à la lente heure…

Slow food, slow parenting, slow management, slow travel, slow money, slow art, slow book ou encore slow sex… On ne compte plus les mouvements qui revendiquent un label “Slow”. De quoi s’agit-il ? Le plus souvent, c’est une façon de désigner une nouvelle approche, une invitation à reconsidérer nos activités habituelles. Avec un objectif : profiter plus pleinement de la saveur des jours. Or, pour goûter ces différents moments de nos vies avec nos enfants, nos amis, avec soi, avec l’art, il faut… du temps. En regagner, en prendre, en perdre même, est un challenge contemporain !

Selon une étude Ipsos, en moyenne, les Français souhaiteraient qu’une journée dure 27 heures 48 minutes pour pouvoir gérer tout ce qu’ils doivent faire au quotidien.
Le manque de temps est le motif le plus souvent évoqué pour expliquer la difficulté à concilier tous les aspects de sa vie, si bien qu’un Français sur deux s’est déjà dit qu’il passait à côté de sa vie et a eu envie de tout quitter, pour changer complètement de quotidien.

Plus grave, près d’un Français sur deux a également déjà frôlé le “burn out” tandis que plus d’un sur trois s’est déjà senti fortement fragilisé physiquement au point de tomber malade. Et bien que nous travaillions beaucoup moins que nos aînés et ayons infiniment plus de loisirs, 81 % des Français disent avoir besoin de faire des breaks et de lâcher prise.

L’urgence, un mal contemporain

Cette plainte générale de manque de temps est un signe…des temps. Pour le canadien Carl Honoré, auteur de l’Éloge de la lenteur et figure du mouvement “slow”, ce sentiment est lié à la culture de consommation de nos sociétés : « Nous voulons accumuler le plus de biens et d’expériences possibles, réussir à la fois nos carrières professionnelles, l’éducation de nos enfants, notre vie sociale, faire du sport, aller au cinéma, avoir une vie sexuelle épanouie… Nous sommes des drogués de l’activité ! » Cette boulimie se traduit, dans les pays anglo-saxons, par un paradoxe : 60 % des Britanniques ne prendraient pas toutes leurs vacances. Des vacances qui leur permettraient pourtant de consacrer du temps à une partie des activités qu’ils ont du mal à caser dans leur agenda.
C’est que les frontières entre vie privée et professionnelle sont devenues de plus en plus floues à mesure que les technologies contemporaines investissaient le quotidien.
«Les téléphones portables ont instauré le culte de la mobilité, de la réactivité, de la multiplicité des engagements, de l’ubiquité. Ils ont rendu le temps de travail et de disponibilité illimité », analyse l’anthropologue et sociologue David Le Breton. « Loin de nous faire gagner du temps comme on le croit souvent, les nouvelles technologies multiplient nos engagements personnels. Le temps épargné n’est jamais celui du repos.» Ainsi les transformations de ces dix dernières années sensées nous faire gagner du temps ont au contraire contribué à accélérer le rythme de nos activités.

Se réapproprier le droit de choisir son rythme

Pour sortir de la dictature de l’urgence et retrouver la perspective du temps long, des particuliers, des associations, mais aussi certaines structures comme les mairies, ont décidé de mettre en place des initiatives permettant de décélérer. Si l’appel à ralentir est né avec la révolution industrielle, si on le retrouve dans Les Temps Modernes de Charlie Chaplin ou encore dans le discours hippies dénonçant le culte de la vitesse et de la consommation, le “slow” a véritablement démarré comme contre-culture dans les années 80, en réaction aux fast-foods.
La “slow food” a donné le ton en réhabilitant les plaisirs de la table, en soutenant l’agriculture biologique plutôt que l’industrie agroalimentaire, en privilégiant la qualité plutôt que la vitesse. Les mouvements “slow” qui se sont développés depuis ne consistent pas tant à opter pour le lent que pour un mode vie, un rythme, choisis. L’idée est de trouver le « tempo gusto », le temps juste pour chaque chose, la bonne cadence : vite quand l’activité l’exige et lentement quand il faut savourer. Mais il est difficile de trouver ce « tempo gusto » lorsque l’on court sans cesse. C’est dans ce sens que l’association Verein zur Verzögerung (Association pour le ralentissement du temps) organise des siestes collectives dans des lieux publics.Dans une société où l’idée de perdre du temps ou de s’arrêter est insupportable, le concept est provocateur. Comme l’invitation à flâner, à marcher lentement…

Mais ces appels font écho à des préoccupations plus sérieuses. La question de nos rythmes de vie touche à la fois celles de  l’organisation du travail, des risques psycho-sociaux, du stress, des problèmes de sommeil, des dérèglements de nos horloges internes, avec des conséquences relevant de la santé publique. « Il est important de prendre conscience de nos limites et des seuils à ne pas dépasser, en particulier ceux d’ordre physiologique», relève Dominique Steiler, spécialiste du stress professionnel et titulaire de la chaire « Mindfulness, Bien-être au travail » de l’Ecole de management de Grenoble. « La slow life n’est pas l’unique solution, mais c’est en tout cas un moyen de reconsidérer nos modes de fonctionnement, nos rythmes, nos priorités. »
Les entreprises elles-mêmes voient les limites du court-termisme sur l’implication et la créativité de leurs collaborateurs ; la finance rêve aujourd’hui de piloter sur le long terme ; le législateur de ne plus voir des lois votées dans le feu des faits divers ; les villes de redonner du bien être à leurs habitants.

Revoir nos priorités

Ainsi par exemple le “slow money”, dans la finance, consiste à investir dans des entreprises locales plutôt que dans des multinationales pour reconnecter l’argent et le monde de la finance à la vie réelle et à son rythme plus lent. Le concept de “slow city” repose sur le respect de l’environnement, le développement des transports alternatifs, des énergies durables et des espaces verts, mais aussi sur la sauvegarde du patrimoine bâti, des coutumes locales et des produits régionaux ou encore sur l’accueil des handicapés et la solidarité entre les générations. Le label Cittaslow, qui compte 8 villes en France et 180 dans le monde, se revendique comme un gage du bien-vivre en société.
Car une des dimensions du “slow” est de rétablir des liens que la vitesse distend. « Le slow est motivé par le souci de contrer une société de consommation individualiste, estime le sociologue Jean-Yves Boulin. Il ne s’agit pas d’un rejet de la modernité, mais d’un appel à reconsidérer ses priorités.» Le slow engage chacun à arbitrer sur ce qui est essentiel, à repenser son organisation quotidienne, à retrouver de la qualité et du sens. Finalement, bien mener sa vie, c’est bien mener son temps. D’autant que la lenteur permet de récupérer une vision globale et de percevoir les passerelles entre nos multiples champs d’activités : on travaille mieux quand on dort mieux, mange mieux, consomme mieux, fait mieux l’amour.
Le fin mot du “slow” est donc, bien plus que la lenteur, l’équilibre. Trouver un meilleur équilibre entre activité et repos, entre travail et temps libre.

Petit guide du slow (à lire lentement)

 

Slow food : Carlo Petrini, journaliste gastronomique, a lancé le Slow Food en Italie en 1986, pour réagir contre l’envahissement des fast-foods, réhabiliter le plaisir des papilles, les bons produits, le patrimoine gastronomique…
Slow drinking : à l’opposé du binge drinking, qui consiste à boire le plus vite possible le plus d’alcool possible, le slow drinking préfère la qualité à la quantité, la modération à l’excès, l’art du long drink au cul-sec.
Slow sport : la marche à pied, les promenades en forêt, le yoga ou le tai-chi pour être à l’écoute de son corps, le stand up paddle pour glisser lentement sur des eaux calmes…
Slow art : en moyenne, un visiteur ne reste que huit secondes face à une œuvre d’art !

Pour ralentir la cadence des spectateurs, l’association américaine Reading Odyssey organise des Slow Art Days, avec des visites de musées réduites à une dizaine d’œuvres pour prendre le temps d’admirer et discuter.
Slow tourism : prendre le temps d’aller à la rencontre de la population et se laisser guider par son instinct, laisser place à l’imprévu, à la spontanéité. Antithèse du voyage “far and fast”, le mouvement préconise des excursions de proximité et respectueuses de l’environnement.
Slow book : des libraires s’insurgent contre la dictature des best-sellers aussitôt lus, aussitôt oubliés, et privilégient dans leurs sélections des ouvrages passés inaperçus auprès de la critique ou des médias, mal ou peu diffusés, trop vite retirés et mis au pilon.
Slow parenting : laisser aux enfants du temps et de l’espace pour explorer à leur rythme. Carl Honoré, auteur du Manifeste pour une enfance heureuse, dénonce les “parents hélicoptères” qui surprotègent et surchargent d’activités leurs enfants sans prendre le temps de partager avec eux.
Slow management : l’idée est de remettre l’humain au centre des préoccupations des managers en libérant du temps dans leur agenda pour discuter autour de la machine à café ou dans les couloirs, pour aller sur le terrain à la rencontre des opérationnels, des salariés des succursales, etc. Aux États-Unis, on appelle ça le « management by walking around ».
Slow city : une politique de la ville qui met en valeur le patrimoine plutôt que construire de nouveaux bâtiments, crée des zones piétonnes  et les espaces verts, économise énergétique, développe les transports publics, diminue les déchets, soutient la production locale et les commerces de proximité.

La vitesse nous rend malade

 

La neurobiologie a mis en évidence les effets des sollicitations permanentes que sont l’accès continu à l’information, aux emails, textos, téléphone et les nombreux bruits auxquels nous sommes exposés. Le système d’alerte de notre organisme n’est jamais au repos. Résultat : les hormones du stress (cortisol, catécholamine et adrénaline) sont sécrétées trop souvent. Or le corps a besoin de pauses toutes les 90 minutes. Le système nerveux, s’il est stimulé trop souvent et s’il est affaibli par un manque de sommeil, contrôle moins bien l’anxiété et la douleur. Cette désynchronisation peut se traduire par une sensation d’intense fatigue, des difficultés de concentration, des tremblements.
D’où la nécessité de se ménager du temps pour des activités qui contrebalancent la sécrétion des hormones du stress par la production d’hormones du plaisir : les endorphines…

 

Bonne Santé Mutualiste n° 66, juillet 2014

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